Intelligence artificielle : l’Afrique cherche à tracer sa propre voie

Avant de parler de modèles, de centres de données ou de puissance de calcul, Girmaw Abebe Tadesse pose une question essentielle : à quoi l’intelligence artificielle doit-elle servir en Afrique ?

NEW YORK, 29 septembre 2026. L’intelligence artificielle se diffuse rapidement sur le continent africain. Mais pour Girmaw Abebe Tadesse, l’enjeu ne consiste pas seulement à accéder aux technologies développées ailleurs. Il s’agit aussi de concevoir des outils capables de répondre aux réalités et aux priorités africaines.

Membre du Groupe scientifique international indépendant des Nations Unies sur l’intelligence artificielle et responsable au Kenya du laboratoire AI for Good de Microsoft, l’expert éthiopien défend une approche qui part des besoins plutôt que des technologies disponibles.

« Nous essayons de partir de la réalité de notre environnement et d’appliquer les technologies d’intelligence artificielle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés localement. Il est important de nous demander d’abord quels problèmes nous voulons résoudre », explique-t-il à ONU Info.

Cette méthode conduit à inverser la logique souvent suivie dans la course mondiale à l’IA. Avant de déterminer les modèles, les infrastructures ou la puissance de calcul nécessaires, il faudrait d’abord identifier les problèmes auxquels la technologie doit apporter une réponse.

L’objectif est aussi d’éviter que les pays africains ne deviennent de simples utilisateurs de systèmes conçus selon des réalités économiques, sociales ou linguistiques différentes.

Partir des besoins du continent

L’enjeu est particulièrement important alors que l’IA commence à transformer de nombreux secteurs en Afrique, de l’éducation à la santé, en passant par l’agriculture, les entreprises et les services publics.

La question a également occupé une place importante dans les débats organisés à New York durant la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations Unies. Gouvernements, experts et entreprises technologiques y ont discuté du développement et de la gouvernance d’une technologie dont les capacités restent concentrées entre un nombre limité d’acteurs.

Pour Tadesse, l’Afrique possède néanmoins un atout majeur : sa jeunesse. Le continent combine une population jeune, une adoption rapide des technologies numériques et l’émergence d’entrepreneurs et de chercheurs qui développent déjà des solutions répondant à des problématiques locales. « De nombreux jeunes utilisent déjà la technologie pour répondre aux difficultés rencontrées par leurs communautés, tandis que des investisseurs et des partenaires du développement sont prêts à soutenir leurs initiatives », souligne-t-il.

Mais ce potentiel ne pourra se transformer en capacité durable d’innovation sans davantage de coopération. Gouvernements, universités, entreprises, partenaires du développement et acteurs créatifs sont appelés à mieux partager leurs connaissances, leurs données et leurs compétences.

« Lorsque nous réunissons des acteurs aux profils différents, nous pouvons nous appuyer sur les connaissances et les savoirs existants pour élaborer les solutions dont nos communautés ont besoin », affirme l’expert.

Mutualiser les moyens

Au-delà de l’innovation, l’enjeu est également économique. Le développement de l’intelligence artificielle nécessite des infrastructures numériques, des données, des compétences et une puissance de calcul dont les coûts peuvent être élevés.

Pour de nombreux pays africains, reproduire les investissements réalisés par les grandes puissances technologiques n’est pas nécessairement envisageable. La coopération régionale et continentale pourrait donc permettre de mutualiser certaines ressources et d’éviter la multiplication de projets isolés.

Cette logique suppose cependant de mieux coordonner les initiatives existantes. « Les pays africains doivent davantage coopérer, partager leurs expériences et tirer les enseignements de leurs réussites respectives, plutôt que de repartir chacun de zéro », prévient Tadesse.

Son constat intervient alors que les initiatives liées à l’IA se multiplient sur le continent, mais avec des niveaux de développement et de coordination variables selon les pays.

Ne pas repartir de zéro

Pour l’expert, le temps constitue désormais un facteur déterminant. Les décisions prises aujourd’hui en matière d’infrastructures, de formation, de données et d’applications pourraient influencer durablement la place de l’Afrique dans l’économie mondiale de l’IA. « Si nous travaillons ensemble, l’avenir est prometteur. Mais nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous », estime-t-il.

La question dépasse donc la seule capacité du continent à adopter les technologies existantes. Elle touche à sa capacité à participer à leur conception, à leur adaptation et à leur développement.

Dans cette perspective, l’Afrique doit aussi réfléchir aux domaines dans lesquels l’intelligence artificielle peut produire le plus d’impact : améliorer les systèmes de santé, soutenir les agriculteurs, renforcer l’éducation, faciliter l’accès aux services publics ou encore accompagner les entreprises et les administrations.

Le débat porte ainsi moins sur la capacité à suivre la course technologique que sur la possibilité de définir ses propres priorités.

Pour Girmaw Abebe Tadesse, l’avenir de l’IA en Afrique dépendra donc autant des infrastructures et de la puissance de calcul que de la capacité des États, des chercheurs, des entreprises et de la jeunesse à identifier ensemble les problèmes à résoudre et à construire des solutions adaptées au continent.

Carmen Féviliyé

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A propos CARMEN FEVILIYE 977 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France