Leon XIV en France : une église appelée à écouter l’Afrique ?

De la croissance du catholicisme africain à la présence de ses talents au Vatican, le continent prend une place croissante dans l’Église universelle. La visite de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026, a aussi mis en lumière les nouveaux défis de l’Église, notamment autour de l’intelligence artificielle.

Paris, Lourdes, Metz. Du 25 au 28 septembre 2026, le pape Léon XIV a effectué sa première visite apostolique en France. Un déplacement placé sous le signe de la paix, du dialogue, de la culture et de la place de l’homme dans un monde profondément transformé par les technologies.

Arrivé à Paris le vendredi 25 septembre, le souverain pontife a rencontré le président de la République, les autorités, la société civile et le corps diplomatique à l’Élysée, avant de se rendre à l’UNESCO. Il a ensuite célébré les vêpres à Notre-Dame de Paris et rencontré des jeunes au Stade de France.

Le 26 septembre, il a visité la Maison Bakhita, rencontré des catéchumènes et des néophytes, puis célébré une messe place de la Concorde avant de rejoindre Lourdes. Le lendemain, il a rencontré les évêques français et célébré la messe au sanctuaire de Lourdes. Le 28 septembre, dernière étape de son voyage, il s’est rendu à Metz pour une rencontre interreligieuse et un échange consacré aux racines de l’Europe, à la paix et à l’unité.

Mais derrière le programme officiel et les grandes célébrations liturgiques, cette visite raconte aussi une autre histoire : celle d’une Église dont le centre de gravité évolue progressivement vers le Sud.

L’Afrique, nouveau centre de gravité catholique ?

Les chiffres du Vatican donnent la mesure du phénomène. Selon les données publiées dans l’Annuarium Statisticum Ecclesiae 2024 et l’Annuario Pontificio 2026, le nombre de catholiques en Afrique est passé de plus de 281 millions en 2023 à plus de 288 millions en 2024. Leur part dans la population catholique mondiale est passée de 19,9 % à 20,3 %. Dans le même temps, la part de l’Europe a légèrement reculé, de 20,4 % à 20,1 %.

Cette progression démographique s’accompagne d’une influence accrue des évêques et cardinaux africains dans les débats de l’Église.

Lors du conclave de mai 2025, plusieurs cardinaux africains avaient été présentés par les médias et les observateurs comme des papabili, notamment le Congolais de RDC Fridolin Ambongo Besungu, le Ghanéen Peter Turkson et le Guinéen Robert Sarah. L’élection s’est finalement portée sur le cardinal américain Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV.

Il faut toutefois rappeler que l’idée d’un pape africain n’est pas sans précédent dans l’histoire ancienne de l’Église. Plusieurs papes de l’Antiquité étaient originaires d’Afrique du Nord. Ce qui constituerait une première serait l’élection, à l’époque contemporaine, d’un pape issu de l’Afrique subsaharienne.

La question n’est donc plus seulement celle de la démographie. Elle porte aussi sur la capacité du continent à peser sur les orientations intellectuelles, pastorales et institutionnelles de l’Église universelle.

Des visions parfois différentes sur les questions de société

Cette influence se manifeste également dans les débats sur les grandes questions de société.

Dans plusieurs pays africains, les responsables catholiques défendent des positions doctrinales traditionnelles sur l’avortement, l’euthanasie ou les relations entre personnes de même sexe. Ces positions s’inscrivent dans des contextes sociaux, culturels et législatifs qui peuvent différer sensiblement de ceux de plusieurs pays européens.

Cette diversité des situations rappelle que l’Église catholique est devenue une institution profondément mondiale, confrontée à des réalités parfois très différentes selon les continents.

Sur les violences sexuelles commises au sein de l’Église, la question est d’une autre nature : la protection des victimes, la prévention et la responsabilité institutionnelle constituent des enjeux qui concernent l’ensemble de l’Église, en Afrique comme ailleurs.

Un Togolais discret dans la délégation du Vatican

Cette évolution se lit aussi dans les parcours individuels. Parmi les personnalités africaines qui exercent des responsabilités au cœur de la machine pontificale figure Mgr Marc Yala Banorani Djetaba, prêtre du diocèse de Sokodé, au Togo. Le Vatican le répertorie actuellement parmi les cérémoniaires pontificaux de l’Office des célébrations liturgiques du Souverain Pontife.

Son rôle est discret, mais essentiel au bon déroulement des célébrations présidées par le pape. Il participe à l’organisation et à la coordination des cérémonies liturgiques pontificales.

Lors du voyage de Léon XIV en France, Mgr Marc Yala Banorani Djetaba figurait officiellement parmi les cérémoniaires pontificaux accompagnant le pape. L’Osservatore Romano l’a également identifié parmi les membres de la délégation pontificale lors du départ de Rome pour Paris, le 25 septembre 2026.

Ce parcours ne constitue pas à lui seul une preuve d’un basculement institutionnel du Vatican vers l’Afrique. Il illustre néanmoins concrètement la présence de compétences africaines dans les structures qui entourent le pape.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas isolé : le Vatican compte également parmi ses cérémoniaires Mgr Didier Jean-Jacques Bouablé, originaire de Côte d’Ivoire.

Léon XIV et l’intelligence artificielle : remettre l’humain au centre

La visite en France a également permis au pape de développer l’un des thèmes majeurs de son pontificat : l’intelligence artificielle.

Dès son discours à l’Élysée, le 25 septembre, Léon XIV a expliqué avoir consacré sa première encyclique, Magnifica Humanitas, à l’intelligence artificielle et à la protection de la personne humaine. Son approche consiste à ne pas considérer l’IA comme une technologie simplement technique : elle doit être pensée à partir de ses effets sur la dignité, la liberté et les droits des personnes.

À l’UNESCO, le même jour, le pape a insisté sur une autre dimension : l’IA peut traiter et mettre en relation des données, mais elle ne répond pas aux questions liées au sens de l’existence humaine. Il a appelé à renforcer l’éducation aux médias et à l’information et à promouvoir une utilisation responsable des outils numériques.

Cette réflexion avait déjà conduit le Vatican à créer, en mai 2026, une Commission interdicastérielle sur l’intelligence artificielle, chargée notamment de favoriser la coordination entre les différents dicastères et de réfléchir aux politiques d’utilisation de l’IA au sein du Saint-Siège.

Lors de son retour de France, le 28 septembre, Léon XIV a également été interrogé sur les risques les plus extrêmes de l’intelligence artificielle. Il a déclaré que les préoccupations exprimées par de nombreux experts devaient être prises au sérieux et appelé à poursuivre le dialogue et la recherche afin d’éviter que l’IA ne puisse, à terme, « détruire l’humanité » ou écarter l’être humain du débat.

Et l’Afrique face à cette révolution technologique ?

C’est ici que le discours pontifical rencontre directement les réalités africaines.

L’Afrique n’aborde pas l’intelligence artificielle dans les mêmes conditions que les économies les plus avancées. Le continent doit simultanément développer ses infrastructures numériques, former ses talents, améliorer l’accès aux données et aux capacités de calcul, tout en participant à la définition des règles internationales.

Selon une initiative de l’UNESCO consacrée à l’IA « pour l’Afrique, par l’Afrique », le continent ne représente qu’environ 3 % des talents mondiaux dans le domaine de l’IA, tandis que l’accès aux infrastructures et aux capacités de calcul demeure très limité. L’UNESCO souligne également l’importance de développer des compétences locales et des solutions adaptées aux langues et aux réalités africaines.

Mais l’Afrique n’est pas seulement un marché potentiel pour les technologies conçues ailleurs. Des stratégies nationales émergent et plusieurs pays expérimentent déjà des usages de l’IA dans l’éducation, l’administration ou l’innovation.

En Afrique de l’Est, le Kenya et le Rwanda ont engagé des stratégies nationales en matière d’IA. En République démocratique du Congo, l’IA est notamment expérimentée pour la correction d’examens, l’évaluation des performances des élèves à Kinshasa et certaines procédures administratives.

L’Union africaine a, de son côté, intégré l’intelligence artificielle à sa stratégie continentale, en la présentant comme un potentiel levier de transformation socio-économique et de renaissance culturelle.

Le défi africain rejoint ainsi une préoccupation exprimée par Léon XIV : comment utiliser une technologie extrêmement puissante sans perdre la maîtrise des choix humains qui l’accompagnent ?

Pour l’Afrique, la question comporte une dimension supplémentaire : qui produit les technologies, qui possède les données, dans quelles langues les systèmes sont-ils entraînés et qui définit les normes auxquelles les sociétés africaines devront se conformer ?

l’Afrique au cœur de l’avenir du Vatican?

Le pape Léon XIV arrive en procession pour célébrer la messe au stade Japoma, à Douala, au Cameroun, le vendredi 17 avril 2026, © Andrew Medichini/AP/SIPA / Andrew Medichini/AP/SIPA
Le pape Léon XIV arrive en procession pour célébrer la messe au stade Japoma, à Douala, au Cameroun, le vendredi 17 avril 2026, © Andrew Medichini/AP/SIPA / Andrew Medichini/AP/SIPA

Cette question dépasse finalement la seule succession pontificale. L’Afrique représente désormais plus d’un cinquième des catholiques dans le monde et connaît une croissance supérieure à celle observée sur plusieurs autres continents. Elle dispose d’un épiscopat de plus en plus visible, de cardinaux présents dans les instances romaines et de prêtres africains qui exercent des fonctions au cœur du Vatican.

La présence de Mgr Marc Yala Banorani Djetaba dans l’entourage liturgique du pape lors du voyage en France en est une illustration concrète.

Mais l’enjeu dépasse la représentation. L’Afrique porte aussi des expériences et des questions qui pourraient contribuer à façonner les débats futurs de l’Église : croissance démographique, jeunesse, pauvreté, migrations, dialogue interreligieux, écologie, numérique et intelligence artificielle.

La question « l’Afrique peut-elle donner un pape ? » demeure ouverte. L’élection d’un pape subsaharien serait un événement historique, mais le poids croissant du continent dans l’Église est déjà une réalité mesurable.

Derrière les images de Léon XIV à Paris, Lourdes et Metz, il y avait donc aussi une autre image : celle d’une Église universelle dans laquelle l’Afrique n’est plus seulement un territoire de croissance missionnaire, mais un espace appelé à participer de plus en plus directement à la définition de son avenir.

Carmen Féviliyé

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A propos CARMEN FEVILIYE 977 Articles
Juriste d’affaires Ohada / Journaliste-Communicant/ Secrétaire Générale de l'Union de la Presse Francophone - UPF section France