Emmanuel Macron le 9 mai prononçant son discours d’inauguration du campus Senghor@libre
La phrase du président français sur le bassin du Congo prononcée lors de l’inauguration du campus Senghor, le 9 mai à Alexandrie, en Égypte continuent d’alimenter les débats diplomatiques dans l’espace francophone. En affirmant que « l’épicentre aujourd’hui de la langue française est sur le bassin du fleuve Congo, et non sur les quais de la Seine », le président français a replacé l’Afrique centrale au cœur de l’avenir de la francophonie mondiale
Au-delà de la dimension symbolique et démographique, cette déclaration intervient dans un contexte particulièrement sensible : celui de la future succession de l’actuelle secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, dont le mandat arrive progressivement vers une phase décisive. Depuis plusieurs mois, une bataille diplomatique est déjà engagée. Les capitales africaines s’activent discrètement autour de la prochaine gouvernance de l’OIF. La République démocratique du Congo, qui représente aujourd’hui l’un des plus grands réservoirs francophones au monde, entend jouer pleinement sa carte.
Kinshasa pousse notamment la candidature de Mme Juliana Amato Lumumba, présentée comme une figure capable d’incarner une francophonie africaine plus démographiquement représentative et politiquement rééquilibrée. Sa présentation à Emmanuel Macron à Nairobi, en marge d’échanges diplomatiques récents, a été largement commentée dans plusieurs cercles politiques africains et francophones.
Félix Tshisekedi, Emmanuel Macron et Juliana Amato Lumumba à Nairobi au Kenya – Sommet Africa Forward@Presse présidentielle RDC
Cette séquence nourrit désormais une interrogation : la phrase du président français sur le bassin du Congo constitue-t-elle un signal implicite en faveur de la RDC dans la future bataille pour l’OIF ? Un signal politique, mais pas encore un soutien officiel.
Diplomatiquement, les mots d’un chef d’État français sur la francophonie ne sont jamais anodins. La France demeure l’un des acteurs les plus influents de l’OIF, même si l’organisation revendique un fonctionnement multilatéral. En mettant l’accent sur le bassin du Congo comme nouveau centre de gravité du français, Emmanuel Macron reconnaît une réalité démographique incontestable : l’avenir de la langue française se joue désormais largement en Afrique centrale et de l’Ouest.
Le président français a donné un poids politique inédit à l’Afrique centrale
La RDC, à elle seule, pourrait devenir dans les prochaines décennies le premier pays francophone du monde. En effet, certains observateurs considèrent que Paris prépare progressivement une évolution doctrinale : une francophonie davantage pilotée depuis l’Afrique subsaharienne, et moins centrée sur les équilibres historiques entre Paris, Montréal et les capitales européennes. Cependant, transformer cette déclaration en soutien direct à une candidate congolaise serait prématuré.
La relation entre Paris, Kigali et Kinshasa reste complexe
La succession à l’OIF reste hautement sensible car elle touche également aux équilibres géopolitiques régionaux entre la RDC et le Rwanda. L’arrivée de Louise Mushikiwabo à la tête de l’OIF en 2018 avait déjà suscité des débats au sein de plusieurs États francophones. Son élection avait été soutenue par Emmanuel Macron dans une logique de rapprochement stratégique avec Kigali après des années de tensions franco-rwandaises.
Depuis, le contexte régional a profondément évolué. Les tensions sécuritaires dans l’est de la RDC, les accusations de soutien rwandais au M23 et les crispations diplomatiques entre Kinshasa et Kigali compliquent davantage toute équation autour de la future direction de l’OIF. Dans ce contexte, un éventuel soutien français à une candidate congolaise serait interprété comme un rééquilibrage diplomatique majeur en Afrique centrale.
Emmanuel Macron pendant son discours à l’inauguration du campus Senghor à Aexandrie en Egypte@libre
Louise Mushikiwabo pendant son allocution à Alexandrie en Egypte@libre
Une francophonie de plus en plus africaine : nouvelle doctrine française?
Au-delà des rivalités politiques, le débat révèle surtout une transformation profonde de la francophonie mondiale. La majorité des locuteurs francophones vivent désormais en Afrique, et particulièrement dans les pays du bassin du Congo.
La RDC, à elle seule, pourrait devenir dans les prochaines décennies le premier pays francophone du monde
La phrase de Macron apparaît ainsi comme la reconnaissance publique d’un basculement historique : la langue française n’appartient plus principalement à l’Europe, mais à une jeunesse africaine qui en redéfinit les usages, les accents, les imaginaires et les ambitions économiques. Dans cette perspective, la candidature portée par la RDC peut apparaître cohérente avec cette nouvelle réalité démographique.
Reste à savoir si Paris ira jusqu’à soutenir ouvertement Kinshasa lors du futur processus de désignation à l’OIF.
Pour l’instant, l’Élysée entretient volontairement une ambiguïté diplomatique. Emmanuel Macron semble surtout chercher à consolider son influence simultanément auprès de Kigali et de Kinshasa, tout en évitant de transformer l’OIF en nouveau terrain d’affrontement régional.
Mais une chose est certaine : en déclarant que l’épicentre du français se situe désormais sur le bassin du Congo, le président français a donné un poids politique inédit à l’Afrique centrale dans le débat sur l’avenir de la francophonie. Et dans les cercles diplomatiques, ce type de phrase est rarement considéré comme neutre.